Les Bottes de Fellini
Waheed Taweela
Traduit par / Malika Ababousse
ย Chapitre 5

As-tu dรฉjร vu tes genoux trembler en prรฉsence dโun Agent de Sรปretรฉ de lโรtat !
Cโest dans un sous-sol auquel tu ne peux jamais deviner comment tu y avais accรฉdรฉ que se situe une piรจce รฉtouffante aux murs sourds et sans un trou qui laisse pรฉnรฉtrer un rayon de soleil et une lueur dโespoir. Un abรฎme qui rend lโidรฉe dโun retour ร la vie impossible et oรน tu prends conscience que les murs sโallongent concrรจtement devant tes yeux sous lโeffet de la terreur. Des murs crasseux, dรฉgoรปtants qui รฉtaient sur le point de crier les noms des victimes qui avaient sรฉjournรฉ dans le lieu.
Ils sโallongent ร tel point que tu finis par croire quโils ne vont plus sโarrรชter, quโils atteindront le septiรจme ciel et quโil nโy aura de rรฉpit ni pour eux ni pour toi. Puis ils redescendent, se rรฉtrรฉcissent. Oui ils se rรฉtrรฉcissent, tu as lโimpression quโils viennent tโรฉtouffer. Tu nโaurais alors quโun souhait รชtre traduit en justice, รชtre condamnรฉ pour sortir respirer la joie parce que tu es enfin en prison.
Si tu quittes cette cave pour aller en prison, tu vas crier avec toutes tes forces, ยซ libรฉration, victoire ยป et tu vas appuyer sur le dernier mot en agitant tes mains pour jubiler dโextase.
Tu aimerais รชtre un insecte volant pour sortir par nโimporte quel trou et aller vers la vie. Tu souhaiterais รชtre un camรฉlรฉon pour se faire tout petit, changer de couleur et prendre la fuite en paix avant de se faire surprendre par les coups durs dโun inspecteur ayant la main lourde, la nuque large et toi un petit minable debout devant son excellence M. lโofficier de peur quโun de tes mots ne se pose sur lโรฉpaule de son excellence et brise lโeffroi qui rรจgne sur le lieu.
La Chambre de la Torture situรฉe dans les souterrains de la prison est un autre monde, un autre enfer. Cโest un lieu sous la tombe, cโest une reproduction terrestre de ce qui se passera le jour du Grand Jugement, un jugement รฉtabli par des dieux /hommes qui nโont jamais connu le mot pitiรฉ, cโest lร quโils soumettent leurs victimes ร la question aux moyens de supplices indicibles, inexprimables pour leur arracher de prompts aveux.
Est-ce que tu as essayรฉ cela cher lecteur, chรจre lectrice ? Je te prรฉserve de cette scรจne, parce que je suis un homme qui aime beaucoup les femmes. Je ne peux mรชme pas imaginer que cela puisse vous arriver un jour.
Est-ce que tu as essayรฉ un jour de regarder dans tous les sens et tu as fini par trouver quโil nโy a quโun seul sens, une seule issue ?
Est-ce que tu as goรปtรฉ ร ce plaisir de trouver ton bourreau entre tes mains, il rentre dans ton cabinet, malade, ignorant que tu le connais ??
Tu lโattends en se posant la question mille fois comment tu es arrivรฉ ร le faire.
Il faut lโรฉliminer, lโanรฉantir pour enterrer toute cette histoire. Il ne doit plus figurer sur la liste de tes contacts.
Tu vas le tuer pour toi-mรชme, et non parce quโil mรฉrite la mort et mรชme si tu le tues cent fois, mรชme si tu le jettes dans le Barada* tu nโeffaceras pas ses pรฉchรฉs et le Barada se dรฉbarrassera de son cadavre rapidement. Les fleuves nโaiment pas les cadavres ; ils aiment la vie ; ils aiment รชtre longรฉs par des navires embarquant ne serait-ce quโun chanteur. Les fleuves adorent voir sur leurs pages des amoureux qui sโoffrent des chansons. Crois-moi les fleuves ont une mรฉmoire dans laquelle ils ne gardent que les chansons et les noms des amoureux et ne les avouent jamais aux envieux.
Le Barada, a perdu ses eaux, sโest assรฉchรฉ ร cause de la quantitรฉ de corps quโon y avait jetรฉ. Les fleuves aussi expriment leur colรจre et rejettent les cadavres parce quโils gรขchent leur relation avec les humains.
Je mโappelle Motiรข. Oui, je nโai pas pensรฉ changer ce prรฉnom aprรจs ma deuxiรจme naissance. Me voilร de retour ร ce monde. Je ne suis plus ce que jโรฉtais, jโai subi une mรฉtamorphose totale, cโest pourquoi jโai mรฉritรฉ un autre prรฉnom. De retour ร mon cabinet, jโai dรฉcidรฉ, de mon plein grรฉ, de changer sur lโรฉcriteau, Motaรข par Motiรข. Le fabricant mโa demandรฉ avec un sourire fanรฉ : vous avez un frรจre psychothรฉrapeute aussi ? Je lui ai rรฉpondu que jโavais fait une erreur sur le nom et quโil รฉtait temps de la rectifier.
โ Ne tarde pas je tโattends.
Jโai quittรฉ la prison trรจs obรฉissant, mais en fait jโai toujours รฉtรฉ trรจs obรฉissant.
Oui, mon nouveau prรฉnom est Motiรข. Il correspond parfaitement ร mon nouveau visage que tu avais mรฉtamorphosรฉ lui aussi.
Tu avais arrachรฉ la peau de mes sourcils avec toute la haine que suppose cet acte sordide, tu es responsable de mon bรฉgaiement que je parviens ร peine ร dissimuler quand je parle avec mes patients et qui รฉchappe ร mon contrรดle avec la moindre petite colรจre et peut รชtre que dans mon premier rendez-vous dโamour je ferai la mรชme chose.
Accroupi ร mรชme le sol, tes coups de pied inondaient mon pauvre corps. Mon nez je ne le reconnais plus on dirait que cโest celui dโune autre personne. La partie supรฉrieure a atterri en bas, il a lโair dโune buse de pulvรฉrisation dโeau, ou une petite cavitรฉ.
Autrefois, Je me mettais en colรจre ร cause de mon nez que je trouvais comme un arc quโon avait manquรฉ dโachever. Ma mรจre me disait avec fiertรฉ : cโest le nez des grands. Je me mettais ร rire pour lui faire plaisir.
Ma chevelure noire est devenue dโun seul coup toute blanche, fanรฉe et sans vie. Certaines chevelures grises, sโimposent par leur vitalitรฉ, leur appel ร la vie et vous racontent le passรฉ glorieux de celui qui les porte et font mรชme courir derriรจre elles les plus belles femmes.
Le pouvoir est รฉquitable. Il fabrique des nez, des traits qui correspondent aux nouveaux noms. Ceux qui sont habituรฉs ร la lecture des romans de science-fiction vont comprendre. Les auteurs ont cette capacitรฉ ร imaginer les crรฉatures les plus fantastiques, les plus affreuses, mais les bourreaux peuvent transformer des รชtres humains comme nous en monstres et faire dโeux de vรฉritables extraterrestres.
Nous ne sommes pour eux quโune vermine sous-estimรฉe, de vils insectes sur qui ils ont tous les droits.
Torture-le jusquโร ce que ses traits changent lui aussi, jusquโร ce quโil se regarde sur son miroir et lui renvoie ton visage, et ceux de ses victimes. Laisse-le se dรฉmener comme un fou, frapper les miroirs et les murs, voir ses actes et ses rรฉactions dans le regard des passants et se demander comment son nez a-t-il pris cette forme. Laisse-le tรขter son nez en errant dans les rues, et le regarder sur les rรฉtroviseurs des voitures en circulation et celles garรฉes. Ce nโest pas suffisant. Il mรฉrite pire. Pense ร dโautres supplices et choisi le plus cruel et le plus lent. Comment peux-tu vivre alors quโil est sain, il respire, il marche et peut aller au cafรฉ ?
La mort est une dรฉlivrance, un salut quโil ne mรฉrite pas. Fais-le mourir progressivement. Ne lui donne pas ce plaisir de mourir en paix.
Tu tournes autour de toi dans ton cabinet รฉclairรฉ jour et nuit, attendant le criminel. Il nโest pas la proie, cโest toi la proie. Ce nโest pas un moment รฉphรฉmรจre, cโest un coup qui assomme lโรขme de ton รขme et sโy installe.
Tu nโas pas eu un moment de rรฉpit du premier jour jusquโau dernier. Tu รฉtais hors du temps !
Tu fuis le son de la tรฉlรฉvision, le son des chaussures, tu as peur de la rue. Tu tressailles en marchant. Tu entends le sifflement du policier avant quโil ne siffle, lorsque tu lโaperรงois tu cours comme si tu avais commis un crime abominable. Les pires bruits et vacarmes ne provoquent plus chez toi ni colรจre, ni aversion, tes oreilles sont bourrรฉs de bruits qui peuvent suffire ร une nation. Que peuvent reprรฉsenter pour toi les cris des vendeurs et des passagers, pour toi qui avais entendu des hurlements capables de sauver un pays entier du dรฉluge ?
Tu as tout oubliรฉ sauf les cris. Ils ne te torturaient pas la plupart du temps mais ils ouvraient les portes pour te faire entendre les gรฉmissements des autres heurter les murs et descendre brรปlantes dans ses entrailles et les tiennes. Les gรฉmissements des autres sont plus douloureux que les tiens, cโest un vรฉritable massacre, cโest une mutilation et une strangulation.
Ils commencent ร neuf heures comme un journal quโon commence avec des titres. Un seul cri. Les informations dรฉtaillรฉes suivent juste aprรจs. Les cris remplissent lโespace. Mรชme les fourmis retournent ร leur fourmiliรจre, effrayรฉes et tremblantes.
Sais-tu cher lecteur que lorsquโon fait venir un dรฉtenu pour lโinterviewer, ils ne font rien sauf le laisser soudain seul dans le bureau de lโofficier pour entendre la symphonie รฉternelle des cris. Agenouillรฉ, la tรชte baissรฉe, ses os rentrent les uns dans les autres tous seuls avant mรชme que le bourreau le fasse, pour devenir une pรขte molle et douce, ร ce moment, il peut reconnaรฎtre avoir volรฉ les chaussures du Pape sans que personne ne le lui demande.
Tu iras un jour, ร ta tombe nu, enveloppรฉ dโun linceul et pour seuls compagnons les cris des autres.
La justice cรฉleste doit faire en sorte que les habitants du paradis nโentendent pas les cris des habitants de lโenfer, sinon รงa leur pourrira la vie.
Torture-le jusquโร ce quโil renie sa voix et reconnaรฎt la voix des autres, pour quโil fasse la diffรฉrence entre la voix de la victime et celle du bourreau. Cโest la justice que tu cherches.
Toi, tu as peur de nous raconter toute lโhistoire, oui tu as peur. Raconte-nous lโhistoire de lโhomme quโils avaient jetรฉ avec toi dans le sous-sol. Un mรจtre carrรฉ !
Cโest un vendeur de jus de myrtille et de grenade. Il sert son jus en riant et chantant. Lorsque la voix de Sabah Fakhri nous ne parvenait pas du magnรฉtophone, cโรฉtait lui qui se chargeait de remplir lโespace de chant.
Il sโest prรฉsentรฉ devant le fonctionnaire dโenregistrement des naissances pour enregistrer son fils. Lโemployรฉ lui a demandรฉ : quel est le nom du nouveau lion ? Il a rรฉpondu : Ben Laden, oui !! Ben Laden. !!! Avec une voix calme. Depuis ce jour, il en a vu de toutes les couleurs. Il avait payรฉ le prix de tous les crimes dโAl-Qaรฏda et ceux des organisations islamiques du monde entier.
Sa voix รฉtait connue de tous les dรฉtenus. Ils le torturaient pendant les appels ร la priรจre, cinq fois par jour et parfois plus. ร lโaube, le matin, le soir. Ils gardaient la priรจre centrale jusquโau soir pour laisser ceux qui pouvaient dormir se reposer en paix.
Ils lโavaient mis avec moi pour รฉchanger les cris et pour que chacun entende lโautre ร des moments diffรฉrents de la journรฉe et boucler ainsi le cercle de la peur.
Celui qui a peur ne peut pas soutenir quelquโun quโest angoissรฉ. Dans un moment rare de rรฉpit je lui ai demandรฉ pourquoi tu es ici, il a dit : Ben Laden. Et toi ? Jโai dit : Fellini.
Nous nous sommes regardรฉs lโun lโautre comme de vrais fous. Cโรฉtait clair quโil ne connaissait pas Fellini. Jโai dit : et Agatha Christie. Il a rรฉpondu : et sa femme aussi !!!
Un passant qui prรฉparait le jus de myrtille et de grenade, chante Sabah Fakhri aux clients a pensรฉ que le gouvernement et le prรฉsident ont jubilรฉ lorsque les tours jumelles et les Twine รฉtaient tombรฉes. Il a dรฉcidรฉ de les complimenter. Il a donnรฉ ร son fils ce malheureux prรฉnom de Ben Laden, il a subi un sort plus malheureux.
Torture-le, ne le tue pas.
Un matin, ils nous ont emmenรฉ dans une piรจce trรจs sombre, et nous ont jetรฉ comme des chiens galeux. Nous comptions les cauchemars et les rats. Ils ont allumรฉ soudain une lampe, deux potences chancelaient dans lโair attendant leurs victimes.
Torture-le. Mets une potence au milieu du cabinet, laisse-la vaciller jusquโร ce quโil tourne son cou tordu et la voit.
Ce qui tโavait le plus terrorisรฉ cโรฉtait le vendeur de jus, notre ami de Ben Laden quโils avaient jetรฉ sur toi comme un torchon. II avait perdu conscience, et toi tu avais perdu le sens de la vie. Son odeur nausรฉabonde, puante, รขcre mรฉlangรฉe de sueur et au sang le devanรงait.
Lโodeur la plus dรฉgoรปtante dans ce monde est celle de la chair brรปlรฉe. Ils lโavaient รฉlectrocutรฉ, son nez et sa peau, son corps รฉtait tout brulรฉ. Sans rรฉflรฉchir, tu avais commencรฉ ร toucher ton nez.
Aprรจs avoir รฉtรฉ libรฉrรฉ, comment peux-tu supporter lโodeur de la viande, la manger ou mรชme la regarder ? Tu ne peux plus tโapprocher du Pastarmi et des anchois. Tu รฉvites de les acheter pour ne pas vomir devant les gens ou sโenfuir alors quโils te scrutent comme un fou.
Tu ne savais pas pourquoi on tโavait arrรชtรฉ. Le malheur cโest que jusquโร aujourdโhui tu ne sais pas de quoi tu รฉtais accusรฉ ! Une รฉnigme qui sโappelle Mamoun, un monsieur qui sโappelle Fellini et sa femme. รa ressemble ร ce qui se passe parfois dans une salle de cinรฉma. Tu tโendors au dรฉbut du film, tu te rรฉveilles ร la fin par le bruit des spectateurs qui quittent la salle. Tu ne sais pas ce que tu es venu faire, ni pourquoi on tโa pas fait sortir, ni le sujet du film. Ceux qui sont passรฉs par le coma, parlent de lumiรจre et dโanges. Ils racontent quโils ont traversรฉ des seuils avec une grande agilitรฉ. La diffรฉrence entre vous cโest que toi tu nโavais vu que des tรฉnรจbres au fond de cet abรฎme que tu ne peux pas situer et dire dans quel niveau au fond de la terre il se trouve. La diffรฉrence cโest aussi quโils sont partis dans un profond coma et ils sont revenus nettoyรฉs de tous leurs pรฉchรฉs, et se sont rassurรฉs sur leurs sorts. Toi tu es rentrรฉ dans le coma par des coups de pied, des gifles, des รฉlectrochocs et tu es revenu avec des oreilles bourrรฉes des cris de ceux qui รฉtaient accrochรฉs au plafond par les poignets, les bras dรฉsarticulรฉs, corps osseux, mutilรฉ, outragรฉs par les blessures et les infections.
Cโest tout ce que tu gardes dans la tรชte. Ils tโaccompagnent quand tu dors et te rรฉveillent ignorant tout sur ton sort.
Tu te souviens seulement de la rรฉaction de lโun des personnages de Fellini lorsquโon lโavait arrรชtรฉ et quand sa tรชte a commencรฉ ร bourdonner ร cause de la surprise et des coups de pied. Il avait dรฉfait la ceinture de son pantalon et avait รฉcrit la date ร lโaide de la boucle de mรฉtal sur les murs. Ils voulaient effacer cette notion de temps dans ta tรชte, te faire oublier les jours et les ans, pour que tu dises que tu รฉtais responsable du meurtre de John Karnak, mort dans le crash dโun avion, pour te faire croire que tous les jours de la semaine se rรฉsument ร un seul : le dimanche jour de ta dรฉtention, pour graver dans ta mรฉmoire que la seule rรฉalitรฉ dans ce monde est le bourreau et sa voix, pour sortir de ce monde docile et obรฉissant.
Tu avais dรฉcidรฉ de rรฉsister un peu plus, un jour de plus. Ils creusaient au fond de toi pour tโabolir et tu creusais les murs pour vivre.
Tu te rappelles ce que Fellini avait dit ร propos de la mort. La mort est la mรชme mais il ne faut pas se transformer en brebis hachรฉe ou toison chaude sous les souliers.
Ce salaud a profitรฉ de toi. Il tโavait fait croire que tu รฉtais une machine ร exรฉcuter ses plans, ร concrรฉtiser ses rรชves. Si tu dรฉfendais une cause, ou tu รฉtais membre dans une organisation religieuse ou politique, nโimporte quelle organisation mรชme si elle est minable, tu aurais supportรฉ la douleur et tu aurais trouvรฉ une raison ร chaque coup qui รฉbranlait ta tรชte quarante-huit heures, tu aurais supportรฉ cette รฉpreuve atroce.
Tourmente-le sans attendre. Tu ne vas pas rester tout ce temps avec nous pour nous raconter ton histoire. Les dโautres souhaitent en finir avec lui et peut-รชtre avec toi aussi.
Invente pour lui un outil qui nโa jamais รฉtรฉ inventรฉ dans lโhistoire de la torture et de la sauvagerie. Nโoublie pas que les machines ร torture ne sont pas inventรฉes par des officiers mais par des savants, des mรฉdecins comme nous mais qui ont trahi leur serment. Tous les poisons ne sont-ils pas le fruit de la pensรฉe de personnes agrรฉables, honnรชtes pour les utiliser ร martyriser des gens comme eux ?
On ne peut pas reconnaรฎtre un bourreau ร partir de son apparence, comme on ne peut reconnaรฎtre de vue un escroc que rarement. Mais les traits dโun bourreau castrรฉ sont visibles mรชme ร un non voyant, ou plutรดt ร ceux qui avaient les yeux bandรฉs et ne voyaient que lโobscuritรฉ et nโentendaient que les cris des tortionnaires et des victimes.
Les voix se bousculent dans ta tรชte depuis que tu es sorti. Des voix, puis une descente du silence. Cโest le silence qui anรฉanti le bourreau. Taisez-vous ! Pas un son, pas un bruit, mรชme pas un murmure, tous les souffles vers lโintรฉrieur, toutes vos inspirations, sโils sortent subrepticement, elles sโรฉchappent brรปlantes sur les lรจvres puis rebroussent chemin, terrifiรฉes.
Tu imitais sa voix chaque jour. Tu avais apportรฉ tous les enregistrements de Wadih Al-Safi avec sa voix somptueuse de tรฉnor ses mawal รฉlevรฉs et รฉlargis, puis tu avais apportรฉ les chansons que les frรจres Al-Rahbani avaient faites pour lui dans leurs piรจces de thรฉรขtre. Jโรฉtais รฉtonnรฉ de voir comment ces derniers ont pu extraire de cette voix forte et rugissante, une voix douce chatouillante. Il chantait comme sโil parlait.
Tu imitais les voix des lions, tigres et chiens enragรฉs et mรชme celle du canard et des pigeons.
Torture-le ! Tu ne fais que rรฉcupรฉrer ta dignitรฉ. Cโest un insecte qui mรฉrite la mort. Cโest prouver combien tu es bon si tu ne fais que le torturer.
Ne le tue pas. Elles sont nombreuses, les รขmes, dans le ciel, les cimetiรจres pullulent de visiteurs et dโhabitants. Ton cลur nโen peut plus, il est sur le point dโรฉchapper de ta poitrine.
Tu รฉtais innocent, tu ne savais pas ce quโon te reprochait, ร moins que lโamour que tu avais pour Fellini nโait menacรฉ la sรปretรฉ de lโรtat et affaibli la Force de la Nation.
Celui qui vit de la torture doit mourir par la torture, et celui qui se dรฉlecte des gรฉmissements des autres doit vomir ses gรฉmissements et ses entrailles, un par un morceau par morceau.
Mรชme si on te soigne, tu ne vas pas guรฉrir. Tu es thรฉrapeute et tu nโarrives pas ร te soigner ! Celui qui exerce un mรฉtier ne rรฉussit pas ร en profiter pour lui. Le cardiologue te met en garde contre le tabagisme alors quโil fume avec voracitรฉ devant toi.
Il faut le massacrer comme il a massacrรฉ ta mรฉmoire.
Prolonge le temps de sa souffrance pour te rรฉjouir du dernier frรฉmissement de sa tyrannie, de lโรฉcroulement de sa gorge devant tes yeux, de lโassรจchement de la derniรจre larme dans ses yeux.
Il voulait briser ton รขme, se dรฉbarrasser de toi, rรฉduire tes jours dans ce monde. Il voulait que tu รฉtouffes dans le film plastique dans lequel on enroulait ton corps.
Pour qui combattent-ils ? Pour un roi quโils ne voient que dans les cauchemars.
Torture-le !
Fais-lui subir les pires atrocitรฉs quโon nโait jamais inventรฉes. Dรฉfais-toi de ton humanisme, dรฉbarrasse-toi de ton รขme et des chansons de Fairouz.
Seul meurt celui qui nโessaie jamais. Et si tu transformes ton cabinet en banc dโaccusรฉs pour le juger ! Fabrique pour lui une cage exactement ร sa mesure pour quโil soit incapable de redresser son cou tordu, pour jeter les accusations sur lui. Laisse-le rรฉpondre dans cette position. Sa voix comme si elle sortait dโune voรปte, heurterait des murs et rebondirait sur dโautres et dรจs quโil relรจverait sa tรชte, il retomberait sur ses pieds, pour comprendre ce que signifie dโรชtre dans une voรปte dโun mรจtre carrรฉ.
Non ! Ne fabrique pas pour lui une cage dans laquelle il peut bouger, se dรฉplacer croyant quโil va trouver dans lโun de ses coins une porte ouverte, puis il ne trouve que le bruit du vent y rรฉsonner. Les barreaux ne doivent pas รชtre droits, et plats comme รงa le bruit du vent sโenroulerait et mutilerait ses oreilles comme le faisaient les voix de ses victimes avec nous. Fais un effort et coupe un de tes doigts, tu peux tโen passer, tu as รฉnormรฉment perdu. Allume le feu sur ce doigt et jette-le dans la cage et quitte le cabinet. Laisse-le sentir lโodeur la plus dรฉgoรปtante qui existe sur terre. Ou bien arrache lโun de ses doigts mets-y le feu et laisse-le admirer ce spectacle terrifiant. Ne lui coupe surtout pas la queue, laisse-le la voir, tรชte baissรฉe, dรฉchue pour lui rappeler la source de son mal et ce quโil croit รชtre sa honte. Si tu la lui coupes, tu vas lโen dรฉbarrasser.
Mais tu as besoin dโun autre tรฉmoin !
โ Le tรฉmoin est prรฉsent. Sa femme est tรฉmoin et juge. Elle a encore dans la main le fouet de la torture. Dans ses yeux une expression de rรฉjouissance, elle nโa pas besoin dโun pistolet, elle ne veut pas lui tirer dessus, elle ne veut pas une tรชte inclinรฉe aprรจs la fusillade, elle est dรฉjร inclinรฉe, tordue avant mรชme dโappuyer sur la gรขchette.
Il faut peut-รชtre le crucifier ! Nous devons lโaccrocher ร lโun des murs du cabinet, tout comme ce quโil avait fait avec lโun de nous dans la chambre souterraine. Il faut lโaccrocher sans clous pour que son sang ne coule pas et se prendre pour le Christ et se reprรฉsenter la Vierge.
Laisse-le trois jours dormir dans sa merde, ses urines et se lever envahit par elles, subir lโune de ses barbaries. La vรฉritable cruautรฉ nโest pas de vous casser le nez ni de vous arracher la peau des sourcils avec une pince, cโest de vous laisser dans vos saletรฉs, de lui rendre lโรขme, sale et obรฉissante.
Cet homme a dรฉtruit ce lien que jโavais avec le monde. Il a brisรฉ ce plaisir auquel je goutais dans les doigts de notre voisine. Tu la lรฉchais jusquโau petit doigt les yeux fermรฉs pour ne pas quitter ce paradis.
Elle รฉtait mieux que toi. Elle te lรฉchait, de la tรชte au petit doigt. Elle donnait ร chaque partie le temps quโil fallait. Elle terminait ce voyage par le temps, et lโattention quโelle consacrait au majeur. Maintenant ce criminel te fait lรฉcher ses chaussures.
Si tu rรฉcupรจres ce goรปt que tu ressentais avec ta voisine, tu lui pardonnerais.
Tu nโas jamais demandรฉ ร ta bien-aimรฉe ce quโelle avait fait durant les annรฉes de ton voyage. Tu as peur de le lui demander. Elle aussi, elle ne tโa jamais rien dit. Elle a peur de te raconter. Cโest lui qui a semรฉ cette peur entre vous.
Parler de la torture nโest pas facile. Chaque histoire est une histoire nouvelle et douloureuse, mรชme en lโรฉcrivant. Ceux qui ont parlรฉ de leur torture sont une minoritรฉ. Ceux qui ont choisi le silence sont plus nombreux. Ils ont avalรฉ leurs langues ร cause de la peur. Cโest elle qui les a plongรฉs dans ce mutisme.
Cet homme mโavait arrachรฉ la langue et lโavait placรฉe derriรจre ma gorge, il avait transformรฉ mes yeux en cristaux.
Je tourne en rond dans la clinique, je passe dโune fenรชtre ร lโautre, je scrute dโen haut, ร travers une petite ouverture de la porte de lโimmeuble. Jโattends la parution dโune femme. Je tends longuement le cou.
Tu as besoin dโelle maintenant pour รฉriger un autel. Un seul oiseau ne fait pas le printemps. Tu as besoin dโune autre main, la main de Dieu. Madonna dit que cโest ยซ la main de Dieu ยป qui dรฉcide dans un jeu. Elle parle dโun jeu banal ! Que dire de ton jeu !
Lโancien autel รฉtait la propriรฉtรฉ privรฉe des prรชtres et toi tu fais un autel magnifique et somptueux avec une belle femme.
Tu as besoin dโelle pour lโutiliser contre le pouvoir. ร lโaide de lโune de ses filles, tu peux les gifler. Sa vie avec lui รฉtait insupportable, il lui avait fait subir toutes les horreurs quโil connaissait. Cโest une raison de plus pour lโutiliser. Cโest une opportunitรฉ qui se prรฉsente sur un plat en diamant, tu as le bois et le feu. Votre bois tous les deux et votre feu. Elle est une barriรจre capable de te bloquer. Les autoritรฉs nโaiment pas que lโun des leurs se fasse gifler par un รฉtranger, mรชme sโils ne se gรชnent pas ร le faire eux-mรชmes.
Les รฉcraser et faire en sorte quโils croient quโelle est la dรฉesse, transformes-les en dieux de feu pour brรปler les peaux et les guรฉrir.
Arrรชte ces conneries ! Tu dois le torturer, lโhumilier, le mortifier pour te calmer. Il faut sortir de ce jeu sain et sauf.
Tu rigoles en criant : sain et sauf !
Tu la dรฉcouvres derriรจre toi comme si elle รฉtait un membre de ta famille en train de tโappeler. Elle le dรฉpose et revient prรจs de toi. Ne lโaide pas. Tu te rends compte que tu la connais, cโest une vieille connaissance logรฉe au fond de ta mรฉmoire.
Depuis ma libรฉration, je ne me souviens que du nom de mon pรจre et de notre voisine. Les autres femmes se prรฉsentent dans ma mรฉmoire comme des ombres, elle en fait partie. Je nโai plus que รงa en tรชte et les dรฉtails des supplices que jโai subis.
La seule personne proche que je nโai pas oubliรฉe cโest Fellini. Elle avait dit quโelle serait de retour dans un moment. Elle mโa saluรฉ rapidement et elle est partie en laissant son รฉnorme derriรจre occuper la majeure partie du plan.
Kim Kardashian qui sรฉduit le monde entier, ses plages et ses mers ne tโa pas intรฉressรฉ.
Pourquoi tu penses ร cette femme ?
Que penses-tu dโune autre solution ? Tu la violes avec son consentement devant lui, cโest sรปr quโelle va accepter.
Il faut la violer devant ses yeux ! Se mettre ร sa gauche pour quโil puisse vous voir tous les deux et le laisser voir vos รฉbats amoureux. Enlรจve-lui ses vรชtements un par un comme un vieux marin qui connait parfaitement les notes de la mer ou, un musicien amoureux de ses partitions. Mets ton derriรจre en face de lui. Non ! Tenez-vous debout en face de lui. Non ! Il faut plutรดt la prendre dans lโautre chambre et fermer la porte pour quโil entende juste sa voix รฉtouffรฉe. Non ! Il faut ouvrir la porte pour que ses cris et ses gรฉmissements passent de son oreille droite ร son oreille gauche.
Torture-le avec ses gรฉmissements et ses cris de plaisir.
Il criait tout prรจs de mon visage, mes yeux bandรฉs :
โ Est-ce que tu connais Fellini ?
โ M. Felliniโฆ
Je nโavais pas encore fini jโรฉtais renversรฉ par un coup de poing que jโai pris en pleine figure.
โ Les seuls maรฎtres qui existent cโest nous.
Viol son รขme comme il a violรฉ la tienne.
Chaque jour, cโรฉtait un autre bourreau, un autre, questionneur, un autre tortionnaire. Lui, il arrivait prรฉcรฉdรฉ par sa voix, le bruit des talons coniques de ses chaussures assourdissait nos oreilles.
โ Est-ce que tu connais Mamoun ?
Il paraรฎt quโils ne connaissent pas Mamoun, pour tuer ses doutes, il te tue et te torture.
Mรชme si tu avoues, tu dois afficher lโabaissement, lโobรฉissance et lโhumiliation, parce que pour eux tu es un moins que rien.
Je ne sais pas sโil avalait sa salive ou notre sang. Les yeux bandรฉs, je ne voyais rien. Une voix sโรฉlevait, elle venait de loin. Tu entendais lโรฉcho avant la voix comme si tu entendais la BBC, dans ses annรฉes dโor. La voix tournait dans sa bouche pour sortir grossiรจre, semblable ร une tire, partant dโun vieux fusil rouillรฉ avec des recourbements qui lui font obstacles pour ne pas sortir du canon, mais รชtre รฉjectรฉe droite, brรปlante, tranchante comme sโil donnait des ordres le jour de la Rรฉsurrection :
โ Mamoun a tout avouรฉ ร ton propos et toi tu tโentรชtes et tu refuses de lui รฉpargner les tortures. Cโest toi qui le tortures maintenant. Mamoun se fait griller ร cause de ton silence. Avoue, espรจce de vermine.
Des cris qui faisaient craquer les murs. Nous รฉtions mouillรฉs de la tรชte aux pieds.
La gifle รฉtait comme une massette. La phrase se prรฉcipite dans ma bouche :
โ Oui, je connais Mamoun monsieur, oui, je le connais, je suis Mamoun monsieur.
โ Tu regardes les films de Fellini et tu te moques de nos gueules, minable, nous allons te torturer doucement fils de chien, douuuuuucement.
Je vais tirer ce Fellini par les oreilles et le ramener ici pour le torturer devant toi.
Avec une voix qui traverse les murs :
Mettez-le dans le frigoย !

Waheed Taweela
Commande le




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